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La dette d'une vie antérieure

Conte du rossignol qui emprunte l'œil du serpent — une leçon sur l'avidité et une dette jamais remboursée.

Autrefois, aux tout premiers temps du monde, il y avait un rossignol qui avait fait son nid dans les branches d'un pêcher ; chaque jour, il chantait pour célébrer la beauté de toutes les créatures. Au pied de l'arbre vivait un serpent très doux — aujourd'hui de l'espèce des serpents aveugles, mais qui possédait alors un œil. Ce serpent raffolait du chant limpide du rossignol. Il aimait s'enrouler au pied de l'arbre, ou s'étendre au soleil, pour savourer ce chant merveilleux. En ce temps-là, le rossignol lui aussi n'avait qu'un seul œil, planté au milieu du front.

Un jour, un papillon aux ailes chatoyantes de mille couleurs, qui vivait non loin de là, vint inviter le rossignol à un mariage. Le papillon, sachant combien il était beau, gracieux et léger, et combien on le louait sans cesse, en tirait grand orgueil. Jamais il ne consentait à regarder vers le bas, si bien qu'il ignorait tout de la présence du serpent sur le sol. Le chant du rossignol avait, bien des fois, rendu ses ailes plus douces et plus légères encore ; aussi tenait-il absolument à l'inviter, afin que ce chant rehausse la solennité de son banquet de noces.

Flatté d'une invitation si empressée, le rossignol en fut d'abord tout fier ; mais bientôt l'inquiétude le gagna : en s'examinant, il trouva son plumage bien terne, et craignit de passer inaperçu au milieu de la fête du papillon aux couleurs éclatantes. Il alla confier son chagrin au serpent, son doux ami. Celui-ci, après l'avoir écouté, lui dit :

— Avec un chant comme le tien, pourquoi t'inquiéter de passer inaperçu ? Je suis certain que, dès que tu ouvriras le bec, plus personne ne prêtera attention aux ailes chatoyantes du papillon, ni au plumage d'une blancheur de neige de dame cygne. Tous seront charmés par ton chant, et nul ne remarquera ton plumage modeste. Si le papillon t'a invité, c'est justement pour la beauté de ta voix. Va donc l'esprit tranquille, et ne crains rien.

Ces paroles du serpent n'apaisèrent pourtant pas entièrement l'inquiétude du rossignol, qui finit par dire :

— Si seulement j'avais deux yeux, je serais peut-être plus beau. Cet œil unique au milieu du front me donne un air farouche, et misérable en quelque sorte.

— Avec une voix comme la tienne, qui oserait te dire misérable ?

— Mais qu'ai-je donc, dans mon apparence, qui puisse attirer l'attention des autres ? Si seulement tu voulais bien m'aider…

— Je raffole tant de ton chant que, si tu as besoin de mon aide, je suis prêt à tout.

— J'ai seulement besoin que tu me prêtes ton œil pour une journée, le temps d'aller au mariage. Toi qui restes couché au soleil, tu n'as guère besoin d'y voir…

Le serpent secoua la tête et dit :

— Ce n'est pas possible. Moi aussi, je n'ai qu'un œil comme toi ; si je te le prête, comment verrai-je mon chemin ?

— Mais je ne l'emprunterai qu'une seule journée ; dès la fin du banquet, dans l'après-midi, je te le rapporterai aussitôt. En attendant, tu n'as qu'à rester ici et dormir. Si vraiment tu aimes mon chant, fais-moi cette faveur, cette fois seulement…

Le rossignol supplia, insista, et sa voix se fit de plus en plus douce, de plus en plus touchante, si bien que le serpent, ému, se laissa fléchir et accepta de lui prêter son œil pour le jour du mariage du papillon.

Par une matinée tiède, tandis qu'un mince voile de brume couvrait encore la forêt, le rossignol se hâta de lisser son plumage pour être resplendissant au mariage. Avec cet œil de plus, il trouvait la vie encore plus belle. Tandis qu'il s'envolait, plus heureux et plus satisfait que jamais, au pied du pêcher le serpent, devenu aveugle, craintif et apeuré, se cachait parmi les feuilles sèches, attendant le retour de l'oiseau qui lui rendrait la lumière.

Arrivé chez le papillon, le rossignol entendit tout le monde se saluer et se féliciter ; personne ne prêtait attention au petit rossignol sans éclat.

Mais lorsque le papillon invita le rossignol à chanter, tous les animaux présents tournèrent enfin les yeux vers lui. Son chant, pur et limpide, fit taire l'assemblée entière, suspendue à ses notes. Le rossignol chanta avec une ferveur qui y mit toute son âme, et tous en furent enivrés comme sous un charme. Le chant cristallin parvint jusqu'aux oreilles du serpent, qui sourit, se disant qu'il avait, lui aussi, sa part dans cette fête.

Quand le chant s'acheva, tous étaient conquis, et dès lors chacun se pressa autour du rossignol pour louer son plumage et sa voix. Nul n'oublia non plus de vanter la beauté de ses yeux.

Fort de cette renommée éclatante, le rossignol, loin d'avouer qu'il n'avait qu'un œil et que l'autre appartenait au serpent, se mit même à broder :

— Au pied de l'arbre où j'habite vit un serpent aveugle de naissance ; découragé, las de la vie, il a bien souvent songé à en finir, mais mon chant merveilleux a su le consoler. Le pauvre, chaque jour je dois lui apporter à manger et le bercer de mes chants.

Tous furent touchés par tant de générosité et de bonté de cœur chez le rossignol.

Ce n'est que tard dans la nuit que le rossignol rentra, les oreilles encore pleines des applaudissements retentissants et des éloges chaleureux.

De retour au pied du pêcher, il trouva le serpent endormi, étendu sous la douce et pâle clarté de la nuit. Voyant cela, il ne le réveilla pas et se dit qu'il aurait bien le temps de lui rendre son œil le lendemain. Il regagna son nid, songeant à dormir d'un sommeil profond, mais il eut beau se coucher, le sommeil ne vint pas. Mille pensées assaillirent son esprit : le voici désormais célèbre et renommé dans le monde entier ; s'il rend l'œil, c'est avouer devant tous qu'il n'avait qu'un œil, et que l'autre lui avait été prêté — et alors, que deviendrait cette gloire acquise à si grand-peine ? De plus, avec deux yeux, il voyait le monde plus vaste et plus beau que lorsqu'il n'en avait qu'un. Renoncer à toute cette gloire pour redevenir aussi ordinaire qu'avant, il ne s'en sentait pas le courage. Peut-être pourrait-il demander au serpent de lui laisser l'œil pour de bon — mais il comprit aussitôt que jamais le serpent n'accepterait de rester aveugle à jamais. Pourtant, se dit-il, le serpent reste presque toujours au même endroit, et même s'il rampe un peu, il n'a guère besoin d'y voir clair. Une mauvaise pensée s'insinua alors, peu à peu, dans l'esprit du rossignol.

Si je ne le lui rends pas, il ne pourra de toute façon rien réclamer, puisqu'il est aveugle à présent.

Sur cette pensée, le rossignol se résolut à garder l'œil de son ami pour de bon. Cette nuit-là, il déménagea en cachette ailleurs, et n'eut de cesse, désormais, d'éviter le serpent par tous les moyens.

Le pauvre serpent, lui, continuait, à tâtons, à chercher le rossignol pour réclamer son œil. Où qu'il entendît chanter le rossignol, il s'efforçait de s'y rendre, malgré la difficulté de ramper et malgré les nombreux obstacles rencontrés sur ce chemin d'errance à la recherche de l'ami infidèle et ingrat. Mais, hélas, chaque fois que le rossignol apercevait le serpent, il s'envolait aussitôt, laissant le pauvre aveugle désemparé dans sa cécité pitoyable.

Une nuit, le rossignol, plongé dans un sommeil profond au creux de son nid douillet, se réveilla soudain en sursaut à un tout petit bruit. Il fut saisi d'horreur en voyant une tête de serpent aveugle qui tâtonnait, rampant vers lui. Il poussa un cri d'épouvante et s'envola chercher refuge ailleurs.

— Dès lors, ni le calme du sommeil ni la paix de l'âme ne lui furent plus jamais rendus. Le serpent aveugle ne cessait de chercher le rossignol pour réclamer cet œil qu'il avait prêté en toute confiance, et qu'on lui avait arraché avec tant de cruauté.

Le rossignol, ne voulant pas rendre l'œil, devait sans cesse rester sur ses gardes. Le jour, il pouvait vivre en paix, car le serpent savait que la lumière du soleil permettait au rossignol de tout voir clairement ; aussi attendait-il la tombée de la nuit pour tenter de s'approcher de lui pendant son sommeil profond, afin de le surprendre et de le forcer à lui rendre son œil.

Le rossignol, devinant l'intention du serpent, prit le parti de ne plus dormir les nuits de beau temps. Durant la saison froide et la saison des pluies, en revanche, il pouvait dormir tranquille, car le serpent, craignant le froid, n'osait alors sortir ramper dehors.

Au printemps, le rossignol volait et chantait toute la nuit, afin de ne pas s'endormir et de pouvoir guetter la venue du serpent aveugle.

C'est pourquoi, les nuits de printemps, nous entendons souvent le chant du rossignol s'élever, berçant les âmes dans un songe ; nous sourions, le cœur ému par ce chant pur et cristallin — sans savoir que ce chant célèbre une joie fragile, sans cesse menacée, un bonheur précaire mêlé d'un peu de remords, qui ronge en secret toute l'âme.

Bảo Liên

Celui qui recherche son propre bonheur en détruisant le bonheur d'autrui ne connaîtra jamais le bonheur.